L'Union : Madame, ce 23 juin, est célébrée la Journée internationale des veuves, la 5e du genre, journée dans l’institution de laquelle vous avez joué un rôle décisif, à l'Onu, à travers la résolution n°65/189 adoptée en décembre 2010. Comment évaluez-vous les progrès enregistrés depuis, du point de vue législatif, comme du point de vue des mentalités ?

Sylvia Bongo Ondimba : Qui dit droit des veuves, dit droit de la femme et de la famille, car la veuve devient le chef de famille auprès des enfants. Pourquoi me suis-je engagée pour le droit des veuves ?

Lors de mes visites au plus près des communautés, j’ai été interpellée à maintes reprises par les femmes sur le problème de la succession et de la spoliation des veuves. J’étais profondément marquée. Outrée de voir certains comportements des familles.

Mais l’élément déclencheur de mon action a été la rencontre à l’ONU de personnes engagées sur la question des veuves, notamment Lord Lomba en Inde, et Madame Blair. C’était un nouveau souffle !

Avec la diplomatie gabonaise, nous avons porté ce projet d’institution de la journée des veuves, afin que chaque pays se l’approprie et défende les droits de ces femmes.

Au Gabon, des actions ont été menées, et des recommandations émises. L’une d’elles a été la création d’un Observatoire social, non seulement pour les veuves, mais aussi pour les personnes vivant dans des conditions d’extrême pauvreté.

Je suis assez fière des progrès enregistrés dans l’amélioration des conditions de vie des veuves, ces cinq dernières années... La liste est longue : campagnes de sensibilisation et d’information à l’exemple de « Levons le voile » en 2011 sur les tabous, création du Fonds National d’Aide Sociale, décret d’application de juin 2012 fixant le régime d’assistance judiciaire, parcours juridico-administratif en 2014, projet de loi adopté par le Parlement donnant le droit au conjoint survivant d’obtenir l’acte de décès du défunt, jusque-là réservé à la belle-famille…

Autant d’actions qui ont permis aux veuves de prendre conscience de leurs droits et de faire évoluer petit à petit les mentalités. Mais on peut faire mieux ! Beaucoup mieux… La marge de progression est encore grande pour que les veuves puissent accéder NATURELLEMENT, sans conflits, sans déchirure, à leurs droits.

Bien souvent, les lois existent, c’est la mise en application qui reste encore difficile… Il n’y a pas de secret : demeurer en alerte, intensifier la prise de conscience, travailler pour faire appliquer les textes de lois en vigueur comme celui relatif au conseil successoral qui renforce le pouvoir du conjoint survivant et donne le droit à la police judiciaire d’intervenir en cas de « délit de spoliation » ; adopter rapidement ceux qui sont en attente comme le projet de loi prévoyant une égalité de traitement entre le conjoint survivant homme et femme et la réévaluation de la pension de survivant des orphelins de père et mère.

Quant au changement de mentalités, c’est un processus long, qui peut parfois s’étendre sur des générations. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas se lasser de sensibiliser, d’éduquer, d’interpeller, de rappeler, de prendre position pour ce qui est juste et bénéfique pour la population. Cette évolution passera indéniablement par l’éducation, notamment par celle de nos jeunes filles.

Dès septembre, je vais faire une évaluation des droits de la femme et de la famille. Il serait aussi peut-être temps de regarder ce qui se passe dans nos cultures. Je le fais d’abord en tant que Gabonaise, puis en tant que Première Dame.

Je n’ai pas le pouvoir des institutions. C’est cela mon engagement. Les veuves savent aujourd’hui que si elles ont des difficultés à faire valoir leurs droits, elles peuvent être accompagnées de la Première Dame et de son équipe.

 

Lors de votre dernier passage dans nos locaux, vous déploriez le fait qu’il ait été plus facile de faire adopter une résolution aux Nations unies que de faire adopter trois lois à l’Assemblée nationale pour faire appliquer cette résolution. Avez-vous le sentiment d’avoir été comprise ou certains verrous ont encore du mal à sauter ?

SBO : Je pense que nous avons tous des devoirs et des responsabilités qu’il faut savoir assumer à un moment donné. Que l’on soit au gouvernement, à l’Assemblée nationale ou dans l’administration, l’intérêt général doit primer devant l’intérêt personnel. Notre responsabilité à tous est d’être au service de nos populations.

En tant que Première Dame, il est de mon devoir d’interpeller sur la question des droits de nos veuves lorsque ceux-ci ne sont pas respectés. Mais tout le monde doit réagir, y compris vous les médias, les femmes, la société civile. C’est une question d’intérêt commun.

 

Vous avez supervisé le dispositif lié à l’expertise et à l’organisation de l’offre sociale dans notre pays confiées au cabinet Mc Kinsey. Le rapport qui en a été issu a suscité des critiques, en particulier sur le coût. Comment les avez-vous jugées ? Au-delà de cela, le rythme de la mise en œuvre la Stratégie d’investissement humain proposé alors vous satisfait-il ?

SBO : Comme dirait quelqu’un, la critique est aisée mais l’art difficile… Il est plus facile de critiquer que d’agir. Où sont tous ceux qui critiquent au moment de la mise en oeuvre ? Parler, oui mais après… ? Non, je ne suis pas satisfaite du rythme de la mise en œuvre, trop lent…

J’ai travaillé deux ans, sans relâche, avec des équipes merveilleuses et engagées de l’administration gabonaise. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’il y a des blocages. Tout a été rendu et expliqué. Les projets sont là. Il est de notre devoir de nous occuper urgemment de ces 30% de Gabonais qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Nous ne pouvons pas laisser certains d’entre nous sur le bord de la route.

 

Votre engagement en faveur des couches les plus vulnérables de notre société est connu. Parmi eux, les mineurs en détention. Il y a un an et demi, à cette même place, vous dénonciez le fait que les initiatives prises par vos soins en leur faveur n’aient pas encore porté. La situation a-t-elle évolué favorablement depuis ?

SBO : A mon niveau, oui. Nous avons construit, équipé et aménagé des salles de classe. Nous avons également doté les élèves en fournitures scolaires et accompagné la formation du personnel. Aujourd’hui ce sont 84 mineurs incarcérés qui bénéficient de cours d’alphabétisation, de français, de mathématiques et d’informatique. Egalement un apprentissage au code de la route et des séances de soutien psychosocial.

Ce matin (mardi, NDLR) au conseil d’administration de la Fondation, j’ai demandé à ce que l’on mette un fonds à disposition afin que ces jeunes puissent bénéficier d’une assistance juridique gratuite. Grâce à ces actions, ces jeunes en difficulté bénéficient de conditions d’études convenables. Des professeurs et des entreprises nous accompagnent.

 

Vous vous êtes associée, en mai 2013, à une marche contre les crimes de sang. Deux ans après, avez-vous, devant la persistance de ce phénomène comme vient encore de nous le montrer l'actualité récente, avec la tentative d'assassinat d'une fillette de 3 ans, le sentiment d'avoir pris part à une manifestation pour rien ?

SBO : Non. Je n'ai pas ce sentiment. Vous savez, lorsqu’on manifeste pour une cause juste, ce n’est jamais pour rien ! Le crime, qu'il soit rituel ou autre, demeure un crime. La justice doit faire son travail et communiquer, se prononcer clairement. A mon niveau, je ne peux pas juger.

Concernant la petite Marie Catherine, j'ai reçu les informations à travers les réseaux sociaux. J'avoue que mon premier sentiment était de courir à son chevet, mais j’ai appris à maîtriser quelque peu, heureusement pas totalement, ma spontanéité. Cela allait encore donner lieu à des interprétations, chacun y allant de son commentaire…

Je n’aime pas intervenir dans la cacophonie, je me suis retirée. Cela ne m’empêche pas d’agir, en toute discrétion, et avec compassion. Quoi qu'il en soit, ce qui est arrivé à cette petite fille est horrible. J'imagine qu'elle et ses parents ont subi un traumatisme énorme.

Par ailleurs, la surmédiatisation de cette triste situation ne rend pas toujours service ni à la victime ni à ses proches. J’ai trouvé ça presque malsain. On en revient là encore à la notion du vivre ensemble. Dans le respect de l’autre. Ce qui est important aujourd’hui c'est que Marie Catherine soit en vie. L'intervention du personnel de SOS Médecins a été remarquable. La bonne nouvelle aussi c'est que les auteurs présumés ont été arrêtés. Il faut vraiment qu'on améliore la lutte contre ce phénomène.

Comment un être humain peut-il assassiner son prochain pour acquérir une quelconque puissance ? Ce sont des pratiques d’un autre monde. Les personnes qui commanditent ces actes doivent également être punies avec la dernière énergie ! A ce que je sache, les crimes rituels n'existent pas dans les traditions gabonaises. C'est de la sauvagerie pure et simple.

 

En matière de santé, plusieurs campagnes, dont Octobre Rose qui s'inscrit dans le programme Agir contre le cancer, notamment féminin, et récemment Safety First, pour sensibiliser les jeunes aux grossesses précoces et infections sexuellement transmissibles, ont été menées par votre fondation, traduisant ainsi votre engagement dans ce domaine. Quelle est votre appréciation de l'impact de ces actions ?

SBO : On a pu sauver de nombreuses vies. Je me suis engagée personnellement dans la lutte contre le cancer en me faisant accompagner de la Fondation Lalla Salma, pour soutenir le ministère de la Santé. Grâce à ce partenariat public-privé, nous avons mis en place l’Institut de cancérologie de Libreville, formé des médecins, des ingénieurs, et nous procédons à des dotations de médicaments.

En matière de prévention, nous avons ouvert 18 unités de détection précoce pour les cancers du sein et du col de l’utérus. Et nous continuons à l’intérieur du pays. A ce jour, nous comptabilisons 10 000 examens pour le col de l'utérus et 8 000 pour le sein. 61 000 femmes ont été sauvées grâce aux soins administrés, 25 cancers ont été détectés et traités au centre de cancérologie.

Mon souci aujourd’hui se porte surtout sur l’entretien. Au Gabon, nous avons un réel problème avec l’entretien. Sans l'intervention de ma Fondation et de l’accompagnement de la Fondation Lalla Salma, il n’y aurait pas eu cette mise en place du centre de cancérologie ! Et je constate avec tristesse et colère que rien n'est entretenu.

Si, au-delà de toutes nos actions, les responsables ne suivent pas, les appareils ne sont pas entretenus, la SEEG démissionne… Que faire ? Si les gens ne prennent pas leurs responsabilités, je ne suis pas ministre de la République ! On en revient encore au respect du bien commun.

Nous faisons également de la prévention sur la transmission du VIH de la mère à l’enfant. Par la distribution de kits d'accouchement, mais aussi de tests de dépistage et de réactifs pour les femmes enceintes et les nourrissons. II faut savoir qu’aujourd’hui on peut naître sans sida. Si moi, au niveau de la Fondation, j'arrive à acheter des tests et des réactifs, ce n'est pas l’administration qui ne peut pas prendre en charge une population d’1.5 million d’habitants !

Regardez, le centre de santé de Mitzic n'a pas de médecin. Celui qui y était affecté est parti en stage, sans être remplacé. Comment pourrais-je être contente ? Je ne peux pas me taire face à de tels constats. Je suis obligée de réagir, c’est une histoire de conscience.

 

La mise en service de l'Institut de cancérologie de Libreville est le fruit du partenariat entre les fondations Sylvia Bongo Ondimba et Lalla Salma du Maroc, et le ministère de la Santé et bientôt l'inauguration de la Maison d'Alice pour soulager les malades du cancer. Comment vivez-vous l'aboutissement de ce projet, qui vous tient particulièrement à cœur ?

SBO : La Maison d'Alice a été construite après avoir fait le constat que 20% des personnes suivant un traitement à l’ICL arrêtaient leurs soins, soit faute de logement, soit parce qu’elles ne pouvaient payer leur déplacement de leur domicile au centre de soins.

L’accompagnement des malades durant leur traitement est une problématique d’ampleur à prendre sérieusement en compte. Se faire soigner lorsque l’on est victime du cancer est un processus long et éprouvant, et plus encore lorsque l’on est loin de chez soi et de ses proches.

C’est pourquoi ma Fondation a entrepris la construction d’une Maison de Vie, adjacente à l’ICL, La Maison d’Alice. A travers ce projet, nous accompagnerons les malades dans leur traitement en leur offrant un espace serein et un soutien moral permanent.

La Maison d’Alice est pensée pour accueillir le patient avec l’un de ses proches. C’est un lieu d’accompagnement, de restauration de l’être tout entier dans la dignité. Contre le cancer, nous ne devons négliger aucun aspect.

L’espoir du patient, son envie de vivre, de nourrir des projets d’avenir malgré la maladie, sont tout aussi importants que le traitement en lui-même. Notre objectif est d’ériger un mur d’espérance. Nous y parviendrons, j’y mets toute mon énergie et mon cœur.

 

Votre fondation envisage-t-elle d'attirer l'attention sur d'autres causes, à l'exemple des malades mentaux ?

SBO : C'est un sujet qui me touche. Je ne peux pas tout faire. Parce que lorsqu'on fait tout, on le fait mal. Mais là, en tant que Première Dame, je souhaite accompagner, surtout que la directrice générale de l'hôpital de Melen vient d’être impliquée dans l’administration de cette structure.

C’est une femme professionnelle avec laquelle nous travaillons et qui est très courageuse. Je vais voir comment la soutenir dans ce nouveau challenge. J'ai confiance en elle. C'est en m'engageant auprès d'elle que nous pouvons voir les choses aboutir. Si vous, journalistes, vous voulez m'accompagner et interpeller le sens commun, ce serait une bonne chose également.

 

Pendant la tournée « Gabon profond maternités », qui s'est déroulée l'an dernier dans cinq provinces, notamment l'Ogooué-Ivindo, le Woleu-Ntem, l'Ogooué-Lolo, le Haut-Ogooué et l'Estuaire, plusieurs dysfonctionnements graves avaient été notés au sein des maternités visitées. Quelles solutions comptez-vous apporter pour résorber les carences que vous avez dénoncées au sein de ces structures, et faire en sorte que les femmes ne décèdent plus en donnant la vie ?

SBO : J'ai remis un rapport chiffré et illustré au président de la République et au ministre de la Santé. C'est un rapport-vérité basé sur la réalité, sur ce que j'avais vu. Nous avons eu plusieurs réunions, des films ont été réalisés ainsi qu'une évaluation effectuée. Je crois qu'il y a un projet de refonte des maternités qui est en cours. Pour l’instant, j’attends. Je ne peux pas intervenir en parallèle du ministère de la Santé.

 

L'éducation revêt une importance capitale à vos yeux, et cela a pu s'observer dans des initiatives telles que l'attribution des bourses Ozavino, et tout récemment l'édition du Livre des métiers pour aider les jeunes à orienter leurs choix de carrière. Peut-on s'attendre à d'autres projets de votre part ?

SBO : A la Fondation, au départ nous avons visé très large et embrassé beaucoup de causes. Nous avons été obligés de resserrer un peu, notamment avec le projet cancer, qui est un projet qui nous tient à cœur, qui prend beaucoup d’énergie et nécessite de gros moyens financiers. Je suis partie du principe selon lequel sans l'éducation, il n'y aura pas d'évolution.

Soigner les gens c'est bien, mais encore faut-il qu'ils soient éduqués. L'éducation, c'est ma passion. Quand je m'y investis, je le fais comme s'il s'agissait de ma propre famille, de mes propres enfants. Depuis toute petite, je nourris un rêve, celui de construire une école.

Au départ, j'avais pensé à une école pour jeunes filles talentueuses, issues de milieux modestes. Avec l'aide de partenaires, je l'ai élargie aux garçons. Le Gabon étant un pays francophone, j'ai intégré la notion d'ouverture au monde, en y ajoutant des formations bilingues. Il faut qu'on sache que les meilleures universités ne se trouvent pas seulement en France, mais aussi à Londres, Singapour, aux Etats-Unis ou encore au Canada, etc.

Je me suis demandé ce que je pouvais offrir à nos jeunes les plus talentueux. Tout projet part d'un rêve. Comme le disait Eleanor Roosevelt, « l'avenir appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves ». Je suis donc allée vers des sociétés qui elles aussi ont besoin de main-d’œuvre qualifiée, de personnes pointues qui ont fait de hautes études. Certaines ont ainsi décidé de m’accompagner dans ce projet d’école internationale.

L'éducation internationale est très chère, parce qu'elle requiert la présence de professeurs spécialisés. Le baccalauréat international est reconnu dans le monde entier. Si on l'a en poche, on n'a même pas besoin de passer un concours pour entrer à Sciences-Po Paris, par exemple.

Aujourd’hui, nous avons fait cette école basée sur le principe suivant : 80% paient et 20% bénéficient d’une bourse. Aujourd'hui, nous avons entre 15 et 20 élèves boursiers issus de milieux modestes. Les enfants qui sortiront de cet établissement iront dans les meilleures universités. A la Fondation, nous avons les bourses Ozavino.

Nous avons commencé par deux bourses en 2013. Nous en sommes à 14. Hier, j'ai reçu le courrier d’une de nos boursières, qui a validé son diplôme en trois ans au lieu de quatre, à l’université MacGill à Montréal, et qui, l’année prochaine, entre à HEC à Paris. Pour moi, c’est un grand bonheur !

J'octroie des bourses parce que les universités de renom sont très chères et il faut qu'il y ait aussi des Gabonais dans ces universités. Le Livre des métiers, quant à lui, a nécessité deux ans de préparation. Sa réalisation a été très difficile. Les jeunes n’étaient pas vraiment accompagnés dans le choix de leurs métiers.

Tout le monde veut être dans l'administration, alors qu'il y a des métiers qui manquent terriblement au Gabon et qui peuvent permettre de gagner beaucoup d'argent. Je pense que l'éducation doit être faite d'abord par rapport au marché de l'emploi.

Un Gabonais doit avoir un emploi. Ce n'est pas parce qu'on a un bac+12 en sociologie qu'on va trouver un emploi. Aujourd'hui, le technicien gagne beaucoup plus d'argent. C'est pour cela que nous avons fait le Livre des métiers. Nous avons commencé la distribution par la province du Woleu-Ntem et je suis en train de réfléchir à « un train de l'éducation » qui sillonnerait tout le Gabon.

C'est important que les jeunes puissent comprendre qu'un métier, c'est pas tant une question d’ego que de rendement : va-t-il permettre de satisfaire les besoins de sa famille et favoriser l’épanouissement personnel ? L'important, c'est d'avoir un métier. J'ai commencé très tôt dans ma vie, je voulais être indépendante. C’est important : être indépendant.

 

Comment appréciez-vous les initiatives menées par votre Fondation et les résultats qui en découlent ?

SBO : Je reviens à peine du conseil d'administration de ma Fondation, je suis très contente. Quand on sauve des femmes ou lorsqu'on voit qu'une jeune fille a son diplôme en 3 ans au lieu de 4, je ne peux qu'être heureuse.

Les objectifs que nous nous sommes fixés avec la Fondation, d’améliorer les conditions de vie des femmes, des jeunes, des familles et des personnes fragilisées au sein de la société, sont autant d’enjeux passionnants que de combats longs à mener.

Ces questions ne se résoudront pas en un jour mais quand je vois les progrès qui ont été réalisés ces 5 dernières années pour les veuves mais aussi au travers de nos campagnes de sensibilisation pour lutter contre le sida ou les moyens mis en œuvre pour encourager l’éducation des jeunes grâce aux bourses Ozavino, je suis fière du travail accompli.

Il reste encore beaucoup à faire bien sûr mais je crois dans le potentiel de notre pays et 2015 se révèle être une belle année, au cours de laquelle nous ferons tout pour promouvoir le droit des femmes et assurer la protection de la famille.

 

Vous êtes porteuse d'un nouveau projet : la promotion de la famille et les droits de la femme. Pourriez-vous nous en définir les principaux axes, ainsi que les objectifs poursuivis ?

SBO : Nous revenons à ce que nous avons dit tout à l’heure lorsque nous parlions de la situation des veuves. La femme est au centre de la communauté, c'est elle qui éduque, qui est le chef de famille, souvent en Afrique. Il faut donc lui donner la possibilité d'avoir des droits et de pouvoir en jouir.

Ce n'est pas parce qu'on a des droits que l'on n'a pas de devoirs. Je vois des femmes avec des enfants qui subviennent toute seule à leurs besoins. Alors on se demande, mais ils sont où les papas ? Il faut ramener les valeurs. On en revient au sens commun. À un moment, il faut prendre ses responsabilités.

Je vois aussi beaucoup de femmes mariées vivre avec des hommes qui ne prennent pas leurs responsabilités. S'ils ne le font pas spontanément à un moment donné, il faut bien que les droits de ces femmes et de ces enfants soient protégés. Je rencontre des cas sociaux tous les jours et je me dis qu'il faut vraiment revoir notre code civil.

Aujourd'hui, une femme est violée à 15 ans. Au-dessus de cet âge, ce n'est plus considéré comme un viol. Il me semble qu'il faut revoir tout ça, non ? Il est important de ramener la communauté au centre de tout. Il faut aussi ramener les valeurs traditionnelles, qui n'étaient pas de faire 15 enfants dehors et de les abandonner. Jamais ! C'était s'occuper du village, de la maison.

C'est donc important de revoir les lois, de ramener aussi les communautés à s'exprimer sur ces lois-là afin de préserver notre écologie. Au vu des récents engagements nationaux pris dans le cadre du lancement par le chef de l’Etat de la Décennie de la Femme, et plus particulièrement de l’ouverture d’une consultation nationale sur les droits de la femme, je souhaite m’investir dans ce projet certes ambitieux mais à mes yeux indispensable pour l’évolution de notre société.

Dans un premier temps il me paraît important de faire un état des lieux de la condition féminine (éducation, social, sanitaire, économique…) et des droits de la famille au Gabon. Ensuite, porter un plaidoyer, initier des partenariats institutionnels nationaux et internationaux, porter une réforme des textes, favoriser le renforcement de capacités des acteurs concernés par ces enjeux. Voilà notre nouveau challenge et j’ai besoin de toutes les femmes!

 

La mise en œuvre ne posera-t-elle pas une fois de plus problème ?

SBO : C'est un projet qui va prendre beaucoup de temps et auquel toutes les intelligences et compétences de notre pays doivent travailler, de concert. Une commission va être mise en place. Nous devons tirer leçon des difficultés rencontrées pour la mise en œuvre de la stratégie d’investissement humain pour ne pas retomber dans les mêmes travers.

La presse aura aussi un grand rôle à jouer. C'est un sujet très intéressant ! Je suis pour le retour du sens commun, du vivre ensemble chez nous. J'ai grandi ici, j'étais à l'Immaculée Conception, il n’y avait pas de connotation raciste ni d’aucun autre ordre : tu es blanc, tu es noir, tu es petit, tu es gros, tu es pauvre…

J'ai grandi ainsi, dans le vivre ensemble. Les lois pour la femme et la famille consistent à ramener ce vivre ensemble. Vous savez, ma grand-mère était Espagnole, mon grand-père Alsacien, aujourd'hui je suis mariée à un Gabonais. Dans mon ADN, c'est le vivre ensemble. Nous sommes 1,5 million d'habitants. Nous pouvons le faire. Nous sommes un joli peuple.

Moi, j'y crois, peut-être un peu naïvement, mais sans les rêves, on ne démarre rien. C'est ce vivre ensemble que j'aimerais remettre en avant avec la promotion des droits de la famille et des femmes au Gabon.

 

Madame, au-delà du fait que votre engagement porte sur plusieurs plans, une certaine opinion entretient une confusion autour des sources de financement de vos actions sociales, malgré le fait que vous vous investissiez beaucoup. Que répondez-vous à cela ?

SBO : D'abord, l'État ne me donne rien. J'ai fait faire un audit de mes comptes et ils ont été validés. Je ne pense pas que tous ceux qui parlent ont une association avec un commissaire aux comptes et des comptes validés au Gabon.

Un jour, j'ai lu sur un document qu'on me donnait de l'argent, du moins qu'on allait m'en donner. J’étais accusée… J’ai aussitôt appelé la Cour des comptes et demandé qu'on me fasse un audit. Cet audit est là et on peut vous le transmettre. Les seuls fonds sont d'origine privée.

 

Comment vivez-vous toutes les incompréhensions et critiques faites autour de votre engagement social ? Vous arrive-t-il parfois de penser tout lâcher ? Comment faites-vous pour résister à cette pression constante ?

SBO : On dit que je vis à Londres, c'est dommage. Si ces personnes étaient mieux informées, elles sauraient que ce sont mes enfants qui vivent à Londres, ceci afin de pouvoir mener une vie normale, parce qu’au Gabon, ils seraient traités comme les petits-fils et fils de président. Ils ne grandiraient plus comme n'importe quel enfant. J'ai choisi également Londres pour l'éducation bilingue.

Actuellement, l'aîné est revenu au Gabon pour travailler pendant deux ans, il va repartir finir son MBA à Londres dans un an. Le plus jeune va bientôt avoir 15 ans. Pensez-vous qu'il n'est pas normal pour sa maman d'aller le voir de temps en temps ? Mais dire que je vis à Londres, non ! Je vis au Gabon, mon mari est Gabonais. Je suis Gabonaise... Je ne donne pas d’importance aux ragots, il s’en dit tellement, sur les uns et les autres… Il est important de garder de la hauteur.

 

Vous arrive-t-il de penser à baisser les bras ?

SBO : Non, jamais ! Je suis du genre si on me met à la porte, je rentre par la fenêtre ! Parfois c'est difficile avec la critique, mais je sais que je suis en paix avec moi-même. Évidemment, tout n'est pas bien, mais ce que je fais, j'essaie de bien le faire, en étant en phase avec ma conscience. J'ai beaucoup de défauts, mais baisser les bras, non.

Ce sont les Gabonais qui me font me lever le matin. Ce sont ces femmes-là que je sauve, ces enfants… Par contre qu'on me dise qu'il n’y a pas de médecins, voilà ce qui m'énerve le plus, certainement pas les critiques émises depuis des bureaux lambrisés et climatisés.

 

Depuis plusieurs mois, votre époux, à la tête du pays, n'a cessé de faire l'objet de campagnes de dénigrement orchestrées aussi bien au Gabon qu'à l'étranger et dont l'objectif est de lui porter atteinte. Comment vous vivez cet acharnement ?

SBO : D'abord, comment lui-même le vit-il ? Il a une sacrée carapace. Parfois, je me demande comment il fait pour rester calme et serein. Bon, c'est son job et cela fait partie du jeu. Ce matin, je regardais le racisme dont a été victime Obama quand il a ouvert son Tweeter...

Personnellement, je me mets un peu à leurs places. Vous savez, les critiques qui me touchent le plus, c'est lorsqu'on ne parvient pas à remettre en place la santé, l’éducation, les droits des femmes, c'est cela qui m'inquiète le plus. On a besoin de critiques, ça fait avancer.

On ne peut pas se permettre de faire tout ce que l'on veut. Après, cela dépend de la qualité de la critique. Si certains pensent que les critiques en dessous de la ceinture sont plus valorisantes que les critiques liées au bien-être de nos populations… C’est navrant, mais c'est leur choix.

 

Nous sommes arrivés au terme de notre entretien, un dernier aspect à évoquer ?

SBO : La seule chose que je veux dire c'est que je suis Première Dame du Gabon, et c'est le destin qui m'y a amenée. Ce n'est pas mon "métier", mais je le fais avec un engagement sincère, malgré les péripéties.

J'aime ce pays, j'aime les Gabonais. C'est pour moi le plus beau peuple du monde que j'ai rencontré. Si demain, on me dit que je suis d'origine française, je dis mon pays est là dans mon cœur. Je suis arrivée petite au Gabon, et il est dans mes veines, même si mon ADN est français et espagnol. Mon cœur est là, mes enfants sont Gabonais.

En tout cas, je suis heureuse, je suis fière d'être la Première Dame de tous les Gabonais. La Première Dame au Gabon n’a pas de statut, en tout cas si la petite part de pouvoir que j'ai peut aider à améliorer les choses ou les conditions de vie de certaines personnes, ce sera déjà ça ! Et mon bureau reste ouvert à tout le monde.

Interview de la Première Dame du #Gabon, Sylvia Bongo Ondimba
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